Liban – Syrie : La fin d’un malentendu?

09Aug10

Un document de référence pour cerner et comprendre toutes les dimensions plurielles des relations libano-syriennes : les racines historiques et sociopolitiques du contentieux qui a jalonné depuis le début du siècle dernier les rapports bilatéraux ; les opportunités de coopération à la lumière de la politique d’ouverture économique initiée par le pouvoir syrien ; les perspectives d’avenir et la possibilité d’ouvrir une nouvelle page.

Un numéro spécial de 176 pages
Conception graphique Fady SAAIBY
Distribué avec l’édition du mardi 10 août

“Un large pan des populations et des élites des deux pays est exclu du processus de normalisation.”

Les relations libano-syriennes sont entrées dans une nouvelle phase depuis l’élection de Michel Sleiman à la présidence de la république et surtout, depuis la formation du gouvernement de Saad Hariri. La réconciliation régionale entre la Syrie et l’Arabie Saoudite ainsi que le fait accompli imposé le 7 mai 2008 ont stimulé un rétablissement des relations entre les gouvernements libanais et syriens, et une volonté de dépasser la période de tension et de rupture qui a suivi le retrait des troupes syriennes en avril 2005.

Les relations diplomatiques ont été établies. Beyrouth et Damas ont échangé des ambassadeurs. Saad Hariri en personne s’est dirigé à Damas pour une visite qui a revêtu un double aspect, personnel et politique. Plus récemment, les autorités libanaise et syrienne ont entamé un processus de révision des accords bilatéraux.

Selon le scénario idéal, toutes ces initiatives devraient aboutir à un rééquilibrage des relations entre les deux pays, l’ouverture d’une nouvelle page de coopération institutionnelle et la fin des velléités d’ingérence syrienne au Liban. En clair, on devrait aboutir à des relations de gouvernement à gouvernement, d’Etat à Etat, rendant possible la libération des prisonniers libanais dans les geôles syriennes, le tracé et le démarcage des frontières, le démantèlement des bases militaires palestiniennes et le respect par la Syrie de la résolution 1701 concernant le transfert d’armes vers le Liban.

Même sous ce scénario idéal, les relations libano-syriennes ne seraient pas normalisées pour autant. Ce seraient des relations limitées aux institutions étatiques, excluant trois catégories essentielles d’acteurs : les partis politiques, le secteur privé et les organisations de la société civile. Il n’est certes pas question d’appeler à des relations entre partis ou personnalités politiques d’une part, et le gouvernement syrien d’autre part, mais à des relations entre partis libanais et partis syriens, entre investisseurs libanais et milieux d’affaires syriens, entre les ONG des deux pays. L’établissement d’un tel réseau garantirait la pérennité du bon voisinage en tissant des intérêts légitimes et mutuels entre les sociétés libanaise et syrienne.

De telles relations existent déjà avec d’autres pays. Plusieurs partis libanais ont intégré les grandes internationales politiques. Le PSP est membre de l’Internationale Socialiste. Les Forces Libanaises ont tissé des liens forts – surtout au niveau de leur section estudiantine – avec les partis conservateurs européens. Le Courant du Futur et le Parti National Libéral font partie de nombreux réseaux arabes et internationaux de partis libéraux. Des échanges réguliers s’opèrent entre de plus petits groupes politiques, tels que les Marada, le Renouveau Démocratique, même la Jamaa Islamiya, et des formations danoises. L’absence de liberté politique et la restriction imposée aux partis syriens empêchent le développement de tels liens entre les deux côtés de la frontière. Seuls le parti Baas libanais (lui-même branche du parti syrien) et quelques formations du même giron peuvent prétendre à des relations avec leur homologue damascène.

Les autres partis libanais se retrouvent alors face à un dilemme : faut-il trouver des interlocuteurs syriens qui partagent les mêmes idéaux, visions et aspirations, ou bien faut-il respecter (en vertu du principe de non ingérence) la loi syrienne qui restreint les libertés politiques et éviter ainsi tout contact avec des partis syriens éloignés du régime ? Très souvent la seconde option est privilégiée, par précaution. De ce fait, un large pan des populations et des élites des deux pays sont exclues du processus de normalisation et de renforcement des relations bilatérales.

Cela s’applique également – mais dans une mesure différente – au secteur privé. Des investisseurs libanais sont bien entendu présents en Syrie ; l’industrie et l’agriculture syriennes exportent biens et marchandises au Liban. Or ces relations économiques sont régies par des accords et des conventions souvent déséquilibrés, incompatibles avec les régimes juridiques et économiques de chaque pays et restent sujettes aux humeurs des autorités de Damas. Le principal critère d’une relation économique durable et réellement rentable est la prévisibilité. Les investisseurs libanais font face à des changements fréquents des conditions d’accès des camions libanais en Syrie, à des modifications brusques et radicales des législations relatives à l’activité bancaire sur le territoire syrien, ainsi qu’à une concurrence syrienne favorisée par de fortes subventions agricoles, industrielles et énergétiques.

A titre d’exemple, Damas a récemment relevé le seuil minimum de capitalisation des banques de 50 millions à 200 millions de dollars, en interdisant aux établissements financiers de recruter plus d’un employé non syrien. Les banques libanaises, les premières à s’implanter en Syrie et pionnières de la libéralisation de la place financière damascène, se retrouvent ainsi grandement affectées. Les droits d’accès exorbitants imposés au transport de marchandises sur le territoire syrien constituent de même un obstacle de poids à l’accession du Liban à l’Organisation Mondiale du Commerce. Les subventions libanaises à l’exportation agricole (Export Plus) distribuées par IDAL sont l’une des pierres d’achoppement des négociations libanaises avec l’OMC. Ces subventions, interdites par les règles commerciales internationales, sont en fait un moyen de compenser les droits de transit en Syrie qui dépassent souvent 50% de la valeur des marchandises. Enfin, la différence des régimes économiques rend difficile la création de groupes bi- ou multinationaux, de taille capable de rivaliser avec les principaux groupes industriels et commerciaux régionaux, souvent installés dans les pays du Golfe.

La dernière catégorie exclue du processus de normalisation est la société civile, principalement représentée par les ONG.

Suite au retrait syrien du Liban en 2005, le régime de Damas, voulant limiter la détérioration de son image publique, a autorisé la création de plusieurs associations. Certains voyaient dans cet assouplissement syrien une mesure de prévention contre l’émergence de revendications politiques internes inspirées de l’Intifada de Beyrouth. L’accroissement des difficultés économiques et sociales en Syrie peut également expliquer ce mouvement. La création d’organisations s’occupant des franges les plus pauvres de la société, à travers des actions caritatives et des activités de microdéveloppement, libérait l’Etat d’une part du fardeau social. Or la plupart de ces associations sont très liées au régime, souvent présidées par la Première Dame, Asma al-Assad. Le gouvernement a créé à cet effet un « Trust Fund » chargé de financer les activités socioéconomiques et culturelles de ces groupes.

En parallèle, sont apparues en Syrie des ONG clandestines, derniers survivants de l’éphémère printemps de Damas, opérant pour la plupart sous couvert de bibliothèques, librairies, centres culturels ou groupes caritatifs. Même lorsqu’elles sont tolérées, leurs activités sont étroitement surveillées par les services syriens, et des restrictions de mouvement sont imposées à leurs figures de proue.

Quelle relation peut donc nouer une ONG libanaise avec une ONG syrienne ? Faut-il travailler avec les associations reconnues, proches du pouvoir, quitte à cautionner des pratiques contraires à l’éthique du travail associatif ? Ou alors tenter de coopérer avec les ONG clandestines, au risque de mettre en danger la sécurité, la liberté et l’intégrité physique de leurs membres, voire de leurs familles ?

Toutes ces questions resteront en suspens. Le rapport de force actuel entre les deux pays ne permet pas à la partie libanaise de soulever ces points ou même de garantir – au Liban – la sécurité des associations et partis syriens éloignés du régime. Tous les Libanais applaudiront le jour où le scénario idéal d’une normalisation entre gouvernements se réalisera. Mais ce jour-là, il faudra garder en tête que le chantier n’est pas achevé, et que la normalisation entre partis politiques, acteurs économiques et organisations civiles est encore à construire.